Chaîne de blocs : l’expression n’est pas seulement à la mode, c’est l’avenir de la chaîne d’approvisionnement !

Le 26 novembre 2018, une alerte à la bactérie E. coli provenant, selon les autorités, de quelques laitues d’une ferme en Californie a entraîné le rappel de la laitue romaine au Canada et aux États-Unis. Comme toute mesure préventive, ce rappel a été effectué dans le but de protéger les consommateurs des produits qui pourraient leur être nocifs. De plus, comme c’est le cas pour plusieurs rappels de produits, les autorités et les intervenants de l'industrie ont eu de la difficulté à retracer l'origine des contaminants. Mais qu'arriverait-il si l'on pouvait retracer le trajet exact de chaque cargaison de laitue et de ne retirer du marché que les produits qui auraient pu raisonnablement être touchés ?

En fait, cela est déjà possible avec un outil appelé la « chaîne de blocs » (Blockchain, en anglais). La chaîne de blocs est une expression utilisée par beaucoup de gens qui ne comprennent pas réellement sa signification. Le but du présent article est de vous permettre de devenir l'une des personnes qui comprend ce qu’elle est, soit une façon de stocker des données de manière partagée, synchronisée et immuable, et pouvant garantir la confiance et la traçabilité dans tout système. À l’occasion de la première partie de notre analyse de la chaîne de blocs en relation avec l'industrie du transport et de la logistique, nous examinerons l'application de chaîne de blocs à la chaîne d'approvisionnement en matière de standardisation et de traçabilité. La deuxième partie de notre analyse sur la chaîne de blocs sera publiée dans deux semaines et présentera un examen approfondi de son application aux contrats de transport et de logistique.

Qu’est-ce que la chaîne de blocs ?

La chaîne de blocs est essentiellement un moyen d’entreposer de l'information. Elle utilise un registre distribué, soit une base de données partagée et synchronisée sur un réseau d'ordinateurs individuels. La chaîne de blocs se compose d'un registre distribué immuable qui est stocké sur un réseau de nœuds (ordinateurs individuels sur lesquels la chaîne de blocs est téléchargée). Le registre contient des blocs, qui sont des éléments d’informations numériques qui enregistrent les transactions. Chaque bloc fait partie d'une plus grande chaîne de blocs regroupés. En étant reliés l’un à la suite de l’autre (en chaîne), les blocs qui contiennent l'information créent un registre de toutes les transactions. Ce registre est accessible à chaque nœud, donc à chaque ordinateur utilisé par un participant, et n'est pas contrôlé par un seul intervenant. Cette caractéristique rend ainsi le registre incorruptible, car l'information qui y est contenu ne peut être modifiée. Les différents nœuds créent ainsi ensemble un réseau responsable du stockage, de la mise à jour et de la validation des informations qui sont détaillées dans la chaîne de blocs.

La chaîne de blocs peut servir dans des industries diversifiées : l’utilisation la plus connue étant dans le domaine de la cryptomonnaie tel que les Bitcoins. Bien que ceux-ci soient un exemple d’utilisation de la chaîne de blocs, les Bitcoins sont loin de s’agir de sa seule application. Par exemple, les contrats intelligents sont un cas d'utilisation émergent de la chaîne de blocs et peuvent être utilisés dans l'industrie du transport, ce qui sera traité dans l'article de la semaine prochaine. Les principes de décentralisation, d'incorruptibilité et de transparence qui caractérisent la chaîne de blocs font de celle-ci une solution très attrayante à bon nombre de défis auxquels l'industrie du transport et de la logistique est confrontée.

Chaîne de blocs et standardisation

La mise en œuvre de la technologie de la chaîne de blocs dans l'ensemble d'une industrie représente certaines difficultés. La prémisse sur laquelle repose la chaîne de blocs est que tous les participants d'un réseau donné participent au cadre commun et divulguent de l'information. Par conséquent, l’utilisation de la chaîne de blocs ne peut être efficace et rentable que si les entreprises font confiance à la plateforme proposée et décident d’y entrer leurs propres données. Une fois cette confiance établie entre les différents intervenants et le système, les données fournies doivent ensuite être standardisées. La standardisation est d’ailleurs au cœurs des activités de la Blockchain In Transport Alliance (la « BiTA »), qui est la plus grande alliance commerciale relative à la chaîne de blocs, rassemblant près de 500 membres. La BiTA vise à développer des normes propres à l'industrie dans les secteurs du transport, de la logistique et des autres domaines connexes, en plus d’encourager l'utilisation et l'adoption de nouvelles solutions qui utilisent la chaîne de blocs.

L'une de ces normes est le Profil-cadre de suivi des donnés (Tracking Data Framework Profile) qui est conçu « pour fournir des informations adéquates afin de déterminer rapidement l'emplacement d'une livraison et comment elle progresse dans son itinéraire et son processus opérationnel jusqu'à sa destination finale »[1]. Actuellement, la BiTA travaille également sur un Outil d'enregistrement de la position (Location Component Specification) qui est « une structure de données utilisée chaque fois qu'un emplacement géographique doit être enregistré sur la chaîne de blocs »[2].

La chaîne de blocs et les chaînes d'approvisionnement

Du producteur au consommateur final, chaque acteur de la chaîne d'approvisionnement tirerait profit de la visibilité et de la traçabilité résultant de la combinaison de la technologie de la chaîne de blocs et des appareils de l’Internet des objets (les « IdO »)[3]. Ces appareils peuvent être fixés à des produits tout au long d’une chaîne d'approvisionnement. Non seulement les appareils IdO peuvent surveiller l'emplacement d'un produit, mais ils peuvent également identifier son origine et les locaux des intervenants par lesquels il transite.

Un cas particulier d'utilisation serait la détection des fraudes et des infractions au code de conduite tout au long d’une chaîne d'approvisionnement, réduisant ainsi les risques pour la réputation d’une entreprise[4]. En effet, la plupart des fraudes résultent du fait que les entreprises n'ont pas une vue d'ensemble de leur chaîne d'approvisionnement. Un registre distribué fournirait un aperçu fiable tout au long de la chaîne d'approvisionnement et pourrait aider à identifier les problèmes survenus, qu'ils soient le résultat de la conduite d'un fabricant, pendant le chargement des marchandises, pendant le transport ou pendant la livraison, permettant ainsi aux parties prenantes de répartir correctement leur responsabilité. Une telle plateforme pourrait également améliorer le suivi et l'authentification des commandes, ce qui permettrait des livraisons plus efficaces, alors que la livraison en un jour est de plus en plus populaire[5].

La chaîne de bloc pour le transport réfrigéré et l’entreposage

Les conteneurs de réfrigération dotés de technologies incorporant la chaîne de blocs pourraient empêcher les produits de subir des variations de température pendant le transport. Certains conteneurs équipés de capteurs IdO offrent déjà un suivi en temps réel de la température et de l'humidité auxquelles les produits sont exposés. Cela permet de garantir que les produits sont maintenus en bon état et d’intervenir immédiatement dès qu'un problème se produit, ce qui réduit considérablement le risque de perte du produit. Sans la chaîne de blocs, le suivi en temps réel peut permettre à une partie de démontrer sa diligence à un organisme de réglementation ou de déclarer à un client qu'elle a pris des mesures pour assurer le respect des normes de sécurité alimentaire et des directives du client. Toutefois, avec la chaîne de blocs, toutes les parties impliquées dans le transport et l'entreposage des produits réfrigérés peuvent se fier au suivi en temps réel de la réfrigération qui est partagé instantanément.

Les produits pharmaceutiques qui requièrent un intervalle de température particulier pendant leur transport, sont un bon exemple d'utilisation de cette technologie. Actuellement, ces produits font l'objet d'un suivi indépendant tout au long de la fabrication, l'emballage et le transit. Le déploiement de la technologie de la chaîne de blocs dans cette industrie permettrait d'obtenir une visibilité totale de la température des produits non seulement lors de ces différentes phases, mais aussi lors des intervalles entre celles-ci[6].

La chaîne de blocs et le camionnage

La chaîne de blocs pourrait être utilisée pour l'industrie du camionnage. Étant donné que 90% des entreprises exploitent six véhicules ou moins[7], l'industrie du camionnage dans son ensemble présente des inefficacités découlant de la difficulté à arrimer les besoins des expéditeurs à la capacité disponible des transporteurs. La chaîne de blocs pourrait aider à remédier à ces inefficacités en offrant des réseaux sécurisés sur lesquels toutes les parties pourraient collaborer. Par exemple, les transporteurs pourraient être connectés à un réseau de chaîne de blocs par lequel ils pourraient solliciter les expéditeurs[8]. Dès que l’un des camions du transporteur devient disponible, le réseau le ferait correspondre au chargement d’un expéditeur. En partageant le registre distribué, l'expéditeur et le transporteur auraient tous deux accès à chaque transaction et à chaque événement qui implique un chargement spécifique. La transparence et la traçabilité de la chaîne de blocs pourraient ainsi faciliter la coordination entre l’expéditeur, le transporteur et le destinataire. Cela pourrait accroître considérablement l'efficacité de l'industrie du camionnage en réduisant la distance parcourue par des camions partiellement vides de même que les coûts administratifs. Il ne serait plus nécessaire que les diverses entités prenantes communiquent entre elles puisque chacune d'entre elles serait en mesure d'accéder à l'information protégée au moyen du registre distribué. La réduction de coûts qui en résulterait profiterait non seulement aux entreprises de camionnage, en leur permettant de mieux utiliser leurs ressources, mais elle entraînerait également une baisse des frais d'expédition pour les consommateurs.

S'il est peu probable qu'une telle chaîne de blocs soit mise en place à l’échelle de l’industrie dans un avenir rapproché pour les expéditeurs, les courtiers, les intermédiaires et les transporteurs, ces derniers, en revanche pourraient individuellement bénéficier dès maintenant de cette innovation, par exemple pour mettre en place des réseaux complexes de chargement partiel de marchandises.

Ce que la chaîne de blocs signifie pour vous

Bien que la chaîne de blocs soit une solution prometteuse à de nombreux défis rencontrés par l'industrie du transport et de la logistique, la mise en œuvre de cette technologie doit, pour atteindre son plein potentiel, être basée sur une transparence totale. Dans un contexte commercial où les acteurs ont des intérêts divergents et sont habitués de préserver la confidentialité de leurs informations, l’adoption de la chaîne de blocs par ces derniers va certainement dépendre de facteurs tels que leur volonté de partager leurs informations et des pressions de l'opinion publique et des médias sociaux qui accélèrent l’arrivée de la chaîne de blocs sur le marché.

Le groupe Transport et logistique de McCarthy Tétrault conseille régulièrement les détaillants et les expéditeurs, les intermédiaires et les entreprises de transport à l'avant-garde des développements technologiques dans le domaine du transport et de la chaîne d'approvisionnement. Pour plus d'informations, veuillez contacter David F. Blair ou Brian Lipson.

[1] BiTA, « BiTAs Tracking Data Framework Profile », 27 février 2019, page vii (en anglais, notre traduction).

[2]       BiTA, « Location Component Specification », 27 février 2019, page 9 (en anglais, notre traduction).

[3]       L'Internet des objets est l'interconnexion qui existe entre certains objets communs et Internet, permettant une communication constante de données entre différents objets. Des exemples bien connus sont Alexa, Google Home ou encore les téléphones intelligents. On estime que d'ici 2020, plus de 20 milliards d'objets seront ainsi interconnectés.

[4]       Deloitte, « Continuous interconnected supply chain: Using Blockchain & Internet-of-Things in supply chain traceability », 2017 (en anglais).

[5]       Winnesota Regional Transportation, « How blockchain is revolutionizing the world of transportation and logistics », (en anglais).

[6]       BiTA, « Technology is crucial for bringing transparency to cold supply chains », 26 février 2019, (en anglais).

[7]       American Trucking Associations, « Industry Data », (en anglais).

[8]       ISAAC Instruments, « How blockchain could affect the transportation industry », 28 août 2018, (en anglais).

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